Art et Science

 

    L’Art et la Science : complémentaires ou opposés ? Les relations entre l’art et la science à travers l’histoire ont été tantôt très étroites, tantôt éloignées, pour se confondre aujourd’hui dans une sorte de symbiose floue. Pour bien comprendre ce rapport fluctuant entre les deux il est nécessaire de préciser ce qui les

rapproche et ce qui les distingue.

    Avant tout il faut avoir à l’esprit que ce qui différencie l’intérêt pour une œuvre d’art de tout autre intérêt, c’est qu’il renvoie à l’appréciation de l’œuvre pour elle-même. Elle n’a pas besoin d’aucun accessoire ni de discours. D’autre part, une fois réalisée, l’œuvre est vouée à son existence propre et à la durée. Lorsque la science est à la recherche de la connaissance du monde, l’art est une saisie du monde. Cette saisie est un acte intuitif. La science procède par une approche rationnelle. La science demande la cohérence de la pensée, établit des relations et les met en ordre. Elle cherche à dégager des lois et des conclusions concordantes qui ne dépendent pas des conventions arbitraires ou des intérêts individuels.

    Mais ceci ne suppose pas que la rationalité n’entre pas dans l’élaboration de l’œuvre d’art ni que l’intuition n’opère pas dans les sciences. L’art, par sa double nature, d’une part fondée sur la notion du beau et d’autre part sur son rapport à la pensée et la connaissance du moment historique lors de sa réalisation, est à la fois intuitif et rationnel. Mais contrairement à ce qu’on prétend aujourd’hui l’art n’a jamais influencé la science. Dire que la mathématique n’est rien d’autre que la description des notes de musique est absurde. Par contre l’art s’est toujours appuyé sur les connaissances scientifiques pour l’élaboration des œuvres, que ce soit dans l’utilisation des médiums ou dans l’interprétation de l’espace pictural en peinture. L’art par son

côté image suit les états de la société à tel point qu’aujourd’hui il met en péril son existence même. L’art est une activité humaine particulière, mais cette activité n’est pas indépendante de l’état global de la société. Il la reflète et la subit.

    Si parfois quelques chercheurs ont pu avoir une idée à partir des œuvres d’art c’est bien loin des hybridations qu’on rencontre aujourd’hui entre l’art et la science. Il est vrai que les scientifiques s’appuient souvent sur le dessin dans leurs travaux. Galilée fait des dessins de l’espace, les botanistes réalisent de très belles images des plantes, bien détaillées, on fait des dessins d’anatomie, mais nous ne pouvons pas dire qu’il s’agit là des œuvres d’art ou que l’art ait une quelconque influence sur ces études.

    Les hybridations qu’on rencontre aujourd’hui sont de pures fictions, elles restent totalement superficielles et gratuites. Pourtant on se réjouit de la soi-disant collaboration entre l’art et la science. On fête même leur mariage. Les différents laboratoires et centres scientifiques comme le Laboratoire d’Hydrodynamique, l’Institut des NanoSciences de Paris ou l’Observatoire de Paris travaillent avec le Centre Pompidou ou d’autres Centres d’art contemporain. Les artistes sont invités en résidence pour travailler avec l’aide des scientifiques sur leurs réalisations. On organise des Biennales art-science. Le résultat de ces collaborations est enveloppé à chaque fois par des explications du genre : « Cette rencontre revendique ainsi une inscription forte dans le cadre de l’interactionnisme symbolique, qui lui permet d’observer la dynamique de

construction de cet événement culturel sans s’en tenir au simple énoncé d’une critique des discours mettant en prise le domaine de l’art et celui de la science ». (Yaël Kreplak · La revue Culture & Musées 2013)

    Ces attitudes sont le produit d’une longue série de confusions, ignorances, mauvaises interprétations des découvertes scientifiques et manipulations de toutes sortes. Elles sont le résultat de la rupture avec des approches de la science issues de la Renaissance et des Lumières au moment du Romantisme du XVIIIe siècle et des grandes découvertes du début de XXe.

     Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle le monde est vu comme une unité. La science vise l’explication totalisante du monde par des méthodes appropriées. Parallèlement l’art en se fondant sur le beau considéré comme la manifestation de la vérité présente aussi le monde comme unité.

    Souvent l’artiste, l’architecte et l’ingénieur sont une seule et même personne, et ceci depuis la Grèce antique. L’art est englobé sous la dénomination de tekhnè comme toute autre fabrication de qualité ou toute action efficace. Les connaissances techniques et scientifiques sont appliquées également à l’architecture et à la sculpture, que se soit en Grèce, en Égypte et en Perse. L’homme de la Renaissance maîtrise tout le savoir de l’époque. Léonardo est ingénieur, architecte, peintre. À la Renaissance l’art et la science accèdent à l’autonomie par rapport aux activités pratiques où ils ont été relégués. La Renaissance réconcilie la théorie et la pratique. L’art se sépare de l’artisanat où le peintre et le peintre en bâtiment ne se différencie pas. Le chirurgien qui appartenait à la même corporation que le barbier et le bourreau, car ils touchaient les corps, accède à un nouveau statut. La science et l’art exigent la même soumission au réel,

la même objectivité. Les études de la géométrie sont appliquées à l’art par la perspective, pour une représentation fidèle de la nature. Sous la diversité des formes on suppose des principes communs et des rapports invariables. Des proportions harmonieuses sont basées sur les nombres, les seuls invariables.

    Mais parallèlement se profile la spécialisation de plus en plus grande et rapidement plus aucun individu ne sera en mesure de saisir toute la connaissance. Peu à peu on se détourne de la connaissance pour s’orienter vers la recherche des modèles efficaces et leurs fabrications.

 

    La philosophie qui dominait les études recule face aux développements des « sciences positives » (mathématiques, physique, chimie...), autrement dit des sciences exactes. D’autres facteurs aussi vont briser la vision du monde comme unité et la capacité de l’art et de la science de le saisir sous cette forme. Premièrement, le Romantisme qui s’oppose à la raison issue des Lumières et brise la vision de l’unité en reléguant la science à un artifice réducteur incapable de saisir le sens profond du monde. Il réclame l’intervention de l’intuition pour pénétrer des analogies secrètes. Fleurissent des œuvres dans ce sens de Göete, Novalis, Schelling.

 

    Les bouleversements se produisent aussi dans les mathématiques. Dans le formalisme, les mathématiques se présentent comme une construction de l’esprit. Les mathématiciens déduisent des théorèmes à partir des axiomes qui ne sont au départ ni vrais ni faux et les mathématiques se réduisent à leur cohérence interne et la non contradiction des propositions. Le théorème d’incomplétude de Gödel affirmant que tout système formel, contenant arithmétique, possède une proposition qui n’est ni démontrable, ni réfutable, mais que cette proposition est cependant « vraie » au sens intuitif du terme, renforce cette posture. S’ajoute l’intuitionnisme de Brouwer défendant le fondement intuitif des mathématiques ; sans intuition la logique est stérile. On assiste au développement des courants relativisant radicalement les thèses admises en science et défendant l’idée que les connaissances scientifiques ne sont que le résultat d’une simple construction de la société humaine et non pas d’une réalité extérieure à 

celle-ci. Se produit souvent la confusion entre faits et connaissance et le refus d’admettre qu’un « fait est quelque chose qui se passe en dehors de nous et qui existe indépendamment de la connaissance que nous en avons et, en particulier de tout consensus ou de toute interprétation ». (Sokal, « Impostures intellectuelles », 1997)

    L’introduction de l’intuition et le doute sur la capacité de connaître le monde d’une manière objective dans sa totalité mettront en doute aussi un des théorèmes qui a régi les études pendant des siècles, le théorème d’Euclide. « Par un point extérieur à une droite, il passe toujours une parallèle à cette droite, et une seule ». Ce théorème qui n’a jamais été prouvé effectivement va s’avérer inexacte et Riemann et Lobatchevski vont constater que par un point extérieur à une droite passent plusieurs parallèles à cette droite ou aucune, en fonction de la courbure de l’espace. Ajoutons à ceci toute une série de découvertes scientifiques qui vont s’accélérer et faire décoller les sciences exactes très loin de la philosophie, des sciences humaines et des arts. La théorie de la relativité, la mécanique quantique, le principe d’incertitude d’Heisenberg, la quatrième dimension espace-temps... La science va acquérir une aura qui va provoquer chez les philosophes et les artistes la curiosité et l’envie de l’égaler. Les textes de philosophie et des sciences humaines vont être criblés par des notes scientifiques très souvent sans une réelle compréhension des énoncés. Les artistes vont s’emparer des nouveautés scientifiques qui vont bouleverser les approches de l’art. Le fait le plus connu, « l’introduction » de la quatrième dimension dans le cubisme. Suivant les découvertes scientifiques on va assister dans les arts à une course vers la nouveauté.

 

    Les artistes s’intéressent à la psychanalyse, la psychiatrie, à la linguistique et à l’épistémologie, à la sociologie et l’ethnologie en suivant à chaque fois la branche le plus en vogue, pour passer finalement de la recherche de la nouveauté à l’expérimentation, surtout depuis le développement des nouvelles technologies. Les mouvements artistiques se succèdent en se détachant de plus en plus de toute rationalité et objectivité, s’appuyant sur des incompréhensions et confusions des théories scientifiques provenant des sciences sociales et de la philosophie ; un fait auquel Alan Sokal, physicien à l’université de New York, attire

l’attention en 1996 dans un canular envoyé à la revue « Social Text », une importante revue d’études culturelles, l’article intitulé : « Transgresser les frontières : vers une transformation herméneutique de la gravité quantique ". Le texte est accompagné de treize pages de notes et neuf pages de références. Sokal crible son texte d’observations totalement incongrues, dans un jargon indéchiffrable qui malheureusement aujourd’hui fait notice d’érudition. À l’époque personne n’avait remarqué l’inconsistance du texte car Sokal utilise toute la phraséologie relativiste. En 1997 il publie « Impostures intellectuelles » avec le physicien belge Jean Bricmont dans lequel il dénonce les dérives postmodernes de la pensée et cite les textes des

intellectuels comme Jacques Lacan, Julia Kristeva, Luce Irigaray, Bruno Latour, Jean Baudrillard, Gilles Deleuze, Félix Guattari, en soulignant l’utilisation dans leurs ouvrages d’une terminologie para-scientifique sans trop se soucier de la véritable signification des mots, l’importation dans les sciences humaines des notions des sciences exactes sans savoir toujours de quoi on parle et sans avoir de réels rapport avec le sujet. On jette les notions comme : la théorie des ensembles, la géométrie différentielle, le tore, l’espace non-euclidien, la théorie du chaos. Le lecteur lambda risque de croire que ces textes sont très profonds parce que difficiles. Citons un exemple : « Cette distorsion des effets et des causes, cette mystérieuse autonomie des effets, cette réversibilité de l’effet sur la cause engendrant un désordre, ou un ordre chaotique, (c’est exactement notre situation actuelle : celle d’une réversibilité de l’information sur le réel engendrant un désordre événementiel et une extravagance des effets médiatiques) n’est pas sans évoquer la théorie du Chaos... » Baudrillard en 1992. La remarque de Sokal, puisqu’on utilise les notions de la physique : « Premièrement, la théorie du Chaos ne renverse nullement la relation entre l’effet et la cause. Même dans les affaires humaines, nous doutons sérieusement qu’une action dans le présent puisse affecter un événement passé ! » Le relativisme et les idées postmodernes ont des effets sur la pensée en général et

particulièrement sur la culture et les arts.

    Les attitudes que dénoncent Sokal et Bricmont dans les sciences sociales et en philosophie ont des répercussions sur l’art et surtout sur l’art contemporain. Nous trouvons de plus en plus de discours similaires : « Ces œuvres n’utilisent pas de démarche déductive ou démonstrative mais présentent une dimension humaine et sensible de la physique qui autorise transgressions, métaphores, contre-sens et clins d’œil, pour construire un univers où le spectateur pourra inventer son propre chemin ». (Jean-marc Chomaz, École LinX, 2017) Pauvre art !

    Pour prendre un exemple concret, l’exposition au centre Pompidou « À l’intérieur du plasma » en 2018 en collaboration avec le laboratoire en physique des plasmas à Paris, on peut lire : « Notre ambition ? Transmettre une information scientifique – le plasma, 4e état de la matière représente 99 % de l’univers visible – tout en faisant des liens avec la création contemporaine sous toutes ses formes.  Acteur et spectateur, le public est plongé au cœur des collaborations entre physiciens et artistes ». Continue un long texte sur la pertinence de l’exposition qui bien sûr étant au Centre Pompidou donne une grande visibilité au Laboratoire.

   Les analyses de l’art comme recherche sont purement auto-justificatives. Elles ne se fondent sur rien d’autre que sur l’institutionnalisation de l’art qui se fonde sur elle-même. Le texte qui suit est assez éclairant à ce sujet : La « recherche en art » est aujourd’hui incontournable, et l’on peut en mesurer l’importance à différentes échelles : au niveau institutionnel – dans les directives officielles, dans la refonte du système d’enseignement des écoles d’art, dans des appels à projet ou des offres de subvention, avec des structures artistiques dédiées à la recherche... ». (Yaël Kreplak · La revue Culture & Musées 2013).

    Il y a toujours eu des points de contact entre l’art et la science, l’étude des matériaux que l’artiste utilise, pierre, argile, peinture à l’huile, les matériaux synthétiques, des différentes sortes du support... Parallèlement l’art a toujours accompagné des productions techniques par le design des objets, des impressions textiles, ou toutes sortes de décors.

    L’art agit aussi comme un médiateur dans les traitements psychiatriques ou gérontologiques. Il est le support pour les études anthropologiques, historiques, archéologiques. Mais toutes ces connexions sont de l’ordre du contact extérieur et aucunement d’inclusion. Même si, et l’art et la science tendent vers la compréhension et la connaissance du monde, et si les approches peuvent être parfois semblables elles ne sont jamais identiques. De plus chacun de ces domaines a sa structure cohérente propre et toute hybridation ne donne que des résultats s’inscrivant dans le cadre de distraction, décoration, improvisations et jeu.

 

    Derrière ce discours sur l’art contemporain comme essentiellement recherche et expérimentation se trouvent, notamment en France depuis les années 70, les institutions qui à travers des centres d’art s’appuient sur des discours des sciences humaines, comme on vient de voir plus haut, qui agissent comme des arguments d’innovation. Les artistes se réclament alors de la recherche et d’expérimentation.

    Les divers centres se multiplient et, surtout depuis le développement du numérique, en appellent à la collaboration entre les artistes et les scientifiques. Chacun y trouve son intérêt dans l’impulsion de la visibilité que cette collaboration peut donner aux uns et aux autres et de là à des subventions pour la recherche, réelle pour les uns, fantasque pour les autres. Le plus en vogue est l’art numérique qui utilise les nouvelles technologies de télécommunications et d’informations. Ce champ extrêmement étendu permet une visibilité encore plus grande et se crée ainsi une collaboration entre les artistes et les producteurs et diffuseurs du matériel informatique. Là nous entrons dans le domaine du commerce et de la mondialisation, qui sera renforcé par le travail des marchands.

    C’est là que se situent les manifestations de l’art contemporain liées à la science, dans le discours et non pas dans le langage visuel. L’existence de l’œuvre étant détachée de ce qui est son caractère essentiel, la production de sens et de formes esthétiques, il est évident qu’un discours doit les accompagner. Dans cette hybridation à outrance l’œuvre d’art s’anéantit.